Photo, Rochereau au palais de la Renaissance, Bangui 1970
Juin 1969, j'arrive à Brazzaville, au Congo de la République Populaire alors en vacances scolaires chez ma mère demeurant au quartier Ouenze.
C'était l'époque du socialisme scientifique, sous la houlette d'un jeune révolutionnaire, le commandant Marien Ngouabi. Et aussi l'époque de la musique, avec les Bantous de la Capitale. Dans le quartier, j'avais de charmantes et sympathiques voisines qui m’aidèrent à traduire les chansons en lingala de Rochereau dont j'étais l’inconditionnel fan.
Celui ci jouissait d'une grande popularité au Congo au point que ses mélodies étaient sur toutes les lèvres : Des quartiers Mongali à Bacongo, en passant par Ouenze, Poto-Poto, Plateau des 15 ans etc. Son premier album « Mokitani Ya Wendo » dédicacé par le président Léopold Sedar Senghor, était diffusé à longueur de journée à la radio et dans les bars dancing. Il comportait des titres qui étaient en eux-mêmes des poésies chantées.
Dans la foulée, Rochereau traversa le fleuve à Brazzaville avec son orchestre l'African Fiesta, pour animer le traditionnel bal annuel des postiers. Une occasion que je ne voulais pas rater. Connaissant ma passion démesurée pour l'artiste, ma mère voulait me faire plaisir. Elle m'offrit le ticket d'entrée.
Il y avait une foule. L'on aurait dit que tout Brazza s'était donné rendez-vous là-bas. Dehors, de nombreux vendeurs avaient installé leurs étals, proposant cigarettes, bonbons méchouis et autres boissons alcoolisées. Tandis que les « Nguembo » (fans), juchés sur les toits des maisons et dans les arbres, mettaient l'ambiance par l'interprétation des chansons de Rochereau, entrecoupées des slogans révolutionnaires.
Une soirée inoubliable au cours de laquelle j'ai pu apprécier le talent du virtuose de la guitare, Attel, et de Deyesse Empopo au saxo, sans compter la voix angélique de Rochereau, entouré de ses chanteurs, Ndompe Pépé et kare.
Quelques jours plus tard, j'étais à Kinshasa chez mon cousin Michel Ngakoula. Mon premier désir était de revoir Rochereau. Par un heureux hasard, nous le croisâmes sur l'imposant boulevard du 30 juin, au volant d'une somptueuse voiture américaine blanche, don du président tchadien François Tombalbaye en guise de récompense pour la formation des musiciens de l'orchestre Chari-Jazz au sein duquel évoluait le Centrafricano-tchadien, Malao Hennecy.. La rencontre fut brève. Néanmoins, rendez-vous fut pris dans l'après midi, chez sa cousine Joséphine habitant le quartier Bandalungwa, sur l'avenue Kasavubu. Celle-ci exploitait, pour le compte de Rochereau, un bistrot qui marchait fort, tant la présence quotidienne de ce dernier et ses musiciens attirait la clientèle. Nous attendions depuis un moment en ingurgitant chacun une bière Skol sur fond de musique de l’African Fiesta dont la chanson « Joséphine Alelaki Awa » revenait sans cesse.
-Voici ta vedette ! S’exclama le cousin Michel. Je me retournai et le vis, Rochereau. Il avait troqué sa veste demi saison de la matinée contre une djellaba blanche brodée, sans doute un autre cadeau du Tchad. A ses côtés, l’un de ses chanteurs Ndombe Pépé. Poignées de mains.
- Alors, tu viens de la RCA ? demanda-t-il.
- Oui, dis-je, visiblement ému.
- Comment ça va, la-bas ? Et le président Bokassa? Ici on l'appelle, « Mwana Mboka ! » (fils du pays). Rires.
Si Dieu le veut, je viendrais un jour en Centrafrique. Tiens... Ça tombe bien, je vous invite, toi et Michel à mon concert ce soir au Black & White. C’est juste à côté.
- Merci infiniment, nous y serons sans faute., dis-je, aux anges.
Le Black & White était bondé lorsque nous fimes notre entrée. Une table nous avait été réservée juste en face de l'orchestre, avec une agréable vue sur la scène.
La soirée débuta par un pot-pourri langoureux et poétique des chansons qui ont bercé et fait danser l'Afrique subsaharienne toute entière de 1966 à 1969. Des chansons que je connaissais par cœur, à force de les fredonner sur le chemin de l'école, à la maison, sous la douche, au lit. Des titres comme Djibebeke, Micheline, Ana Mokoy, Joujou Zéna, Adios Tete, Ya Gaby, l'Age et l'Amour, etc. Il faut dire qu'à l'époque, je recevais régulièrement les « Nzembo ya bana mboka » (recueils des chansons congolaises), vendus sur les places du marché à Kin et à Brazza. Mon rêve s’était réalisé. J’ai vu et parlé à Rochereau en chair et en os. Toutes les nuits, je savourais en silence ce moment féerique avec une pensée pour mes amis du club des Jeunes les Dauphins à Bangui parmi lesquels Neddy Michel alias Rochereau.
Comme promis, Rochereau est venu en Centrafrique l’année d’après, en 1970, en route pour l’Olympia, à l’invitation du président Jean-Bedel Bokassa. Ma joie fut de nouveau à son comble car j’eus l’occasion de lui rendre visite à son hôtel, le Safari, dominant la rivière Oubangui. Je ne pus m’empêcher d’admirer ses charmantes danseuses les Rocherettes. J’ai sympathisé avec le Vieux Biolo, ainsi qu’avec Kare et Roger Izeidi. Ce dernier était surpris d’être reconnu. Je lui ai dit que son nom a franchi les frontières de même que celui de Lokassa qui faisait également partie du groupe.
Le président Bokassa a donné par la suite une soirée au palais animée par l’orchestre l’African Fiesta, puis une deuxième soirée en privé dans sa ferme de Berengo, à quelques dizaines de kilomètres de Bangui. Comme on dit, un artiste ne meurt jamais. Aussi Rochereau demeurera à jamais dans nos cœurs. (Felix Yepassis-Zembrou, Centrafricain, grand admirateur de Rochereau)
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